Face aux fortes chaleurs, le jardin devient un allié du logement
Ombre, végétation, sols vivants et eau : repenser le jardin méditerranéen
Pendant longtemps, le jardin a surtout été considéré comme le décor de la maison. Une terrasse, quelques plantations, une pelouse pour ceux qui disposaient de suffisamment d’eau et, progressivement, toujours davantage de surfaces minérales supposées faciliter l’entretien.
Dans le Var, cette manière d’aménager les extérieurs mérite aujourd’hui d’être sérieusement remise en question.
Les périodes de fortes chaleurs deviennent plus difficiles à supporter, la ressource en eau est précieuse et les épisodes pluvieux intenses nous rappellent régulièrement qu’une parcelle ne vit jamais indépendamment de celles qui l’entourent.
Un jardin peut pourtant faire beaucoup.
Il peut ombrager le logement, limiter l’accumulation de chaleur autour de lui, rafraîchir l’air, préserver les sols, accueillir la biodiversité, participer à la régulation naturelle de certaines espèces et ralentir le ruissellement des eaux de pluie.
À condition de cesser de le considérer comme un simple décor.
Le tout-minéral est à proscrire
Oui, la formule est volontairement radicale.
La pierre appartient à notre architecture méditerranéenne et il ne s’agit évidemment pas de la bannir de nos jardins. Mais entre utiliser intelligemment un matériau minéral et transformer un extérieur en immense surface de pierre, de béton ou de carrelage, il existe une différence considérable.
Une terrasse minérale exposée au soleil absorbe de l’énergie pendant des heures, monte en température et restitue ensuite une partie de cette chaleur lorsque l’air commence enfin à se rafraîchir.
C’est exactement l’inverse de ce que l’on recherche lors d’une chaude soirée d’été : au moment où l’on voudrait ouvrir les fenêtres pour évacuer la chaleur accumulée dans le logement, les surfaces qui l’entourent peuvent continuer à rayonner celle qu’elles ont emmagasinée pendant la journée.
L’ADEME recommande ainsi de limiter les surfaces trop bétonnées ou empierrées et d’ombrager les terrasses exposées au soleil.
Le problème n’est donc pas la pierre en elle-même. C’est le tout-minéral, exposé au soleil et dépourvu de végétation.
Une terrasse a évidemment sa place dans un jardin. Mais elle peut être dimensionnée raisonnablement, ombragée par une pergola ou un arbre, entourée de pleine terre et complétée, pour certaines circulations, par des matériaux perméables.
L’ombre avant la climatisation
Dans un jardin méditerranéen, l’ombre devrait presque être considérée comme un matériau de construction.
Car la meilleure chaleur à évacuer reste celle que l’on n’a pas laissé entrer.
Un arbre correctement positionné peut protéger une terrasse mais aussi empêcher le soleil de frapper directement une baie vitrée ou une façade pendant plusieurs heures. La végétation apporte également un autre mécanisme de rafraîchissement : l’évapotranspiration.
Le choix d’essences caduques peut être particulièrement intéressant à certains endroits. Leur feuillage protège du soleil pendant l’été puis disparaît en hiver, permettant au rayonnement solaire d’atteindre de nouveau le logement.
Cela suppose évidemment de réfléchir avant de planter.
Où se trouve le soleil en fin d’après-midi ? Quelle façade chauffe le plus ? Où se situe la terrasse ? D’où viennent les vents dominants ? Quelle sera la taille de cet arbre dans dix ou vingt ans ?
Planter n’est pas simplement remplir un espace vide.
Méditerranéen ne signifie pas désertique
L’autre tentation serait de répondre au manque d’eau en transformant progressivement nos jardins en paysages de graviers ponctués de quelques plantes grasses.
Ce serait une curieuse manière d’adapter le jardin méditerranéen au climat que de finir par le faire disparaître.
Notre territoire possède déjà une végétation capable de supporter des étés chauds et secs. Le véritable enjeu consiste à choisir des végétaux adaptés au climat, mais également au sol, à l’exposition et à la place dont ils disposeront une fois adultes.
Le guide Plantons local, auquel a notamment participé le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) du Var, défend précisément cette approche : privilégier une végétation adaptée au territoire, favorable à la biodiversité et moins dépendante de l’arrosage.
Et il n’existe pas une plante méditerranéenne universelle.
Selon les terrains et les expositions, la palette est extrêmement riche : micocouliers, chênes, érables de Montpellier, arbousiers, filaires, pistachiers lentisques, myrtes, lauriers-tins, cistes, romarins, lavandes, santolines et bien d’autres espèces peuvent composer différentes strates végétales.
Un arbre crée une canopée. Les arbustes procurent abris et nourriture à la faune. Les végétaux plus bas protègent le sol et limitent les surfaces nues. Les floraisons successives peuvent nourrir les pollinisateurs sur une période plus longue.
Un jardin vivant ne se construit pas autour d’une plante miracle, mais autour d’une diversité cohérente.
Le sol aussi doit rester vivant
Sous nos pieds se trouve une partie du jardin que nous oublions facilement.
Un sol n’est pas simplement le support sur lequel poser une terrasse avant de planter quelques végétaux dans les espaces restants.
Lorsqu’il demeure perméable et vivant, il peut recevoir l’eau, en conserver une partie, alimenter la végétation et participer au fonctionnement biologique du jardin.
Le paillage permet notamment de protéger sa surface du rayonnement solaire, de limiter l’évaporation et d’entretenir progressivement sa matière organique. À l’inverse, chaque mètre carré définitivement imperméabilisé perd une grande partie de ces fonctions.
Et cette question ne s’arrête pas à la clôture de la propriété.
Votre jardin appartient aussi à un bassin versant
C’est probablement l’un des aspects auxquels on pense le moins lorsque l’on aménage son terrain.
Une goutte d’eau ne connaît pas les limites cadastrales.
Lors d’une pluie intense, l’eau suit la topographie. Celle qui tombe sur une toiture, une cour bétonnée ou une terrasse imperméable peut rapidement rejoindre la rue, puis un point bas, un fossé, un vallon ou un réseau d’eaux pluviales.
Or une propriété n’est jamais seule.
Les jardins, cours, toitures, parkings et rues d’un même secteur appartiennent à un bassin versant. Ce qui se passe sur chacune des parcelles participe donc, à son échelle, au comportement hydraulique de l’ensemble.
Une cour entièrement bétonnée évacue rapidement son eau. La propriété voisine fait de même. Puis la suivante. Individuellement, le phénomène peut sembler insignifiant. À l’échelle d’un quartier, les volumes s’additionnent et peuvent rejoindre rapidement les mêmes points bas.
L’enjeu n’est donc pas seulement de faire infiltrer l’eau, mais de gérer son cheminement et surtout de ralentir le ruissellement.
Conserver de la pleine terre, utiliser des revêtements perméables lorsque le contexte le permet, aménager des zones végétalisées capables de retenir temporairement une partie de la pluie ou récupérer les eaux de toiture sont autant de moyens de ne pas accélérer systématiquement leur arrivée vers l’aval.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre qu’un jardin privé empêchera une inondation. La capacité d’infiltration dépend du sol, de la pente, de la géologie, de la proximité des constructions et des règles locales de gestion des eaux pluviales.
Mais le principe demeure : l’addition de milliers de décisions individuelles d’aménagement participe soit à ralentir l’eau, soit à l’accélérer.
Le jardin est donc aussi une petite partie d’un système beaucoup plus vaste.
De l’eau, oui. Mais de l’eau vivante
Dans une région régulièrement confrontée au manque d’eau, proposer d’en remettre dans le jardin pourrait sembler paradoxal.
Tout dépend pourtant de quelle eau nous parlons.
Une soucoupe oubliée sous un pot, un seau, une gouttière bouchée ou quelques centimètres d’eau prisonniers d’un objet constituent précisément les petits gîtes dont raffole le moustique tigre.
Une mare vivante est tout autre chose.
Correctement conçue et intégrée au jardin, elle devient progressivement un milieu aquatique. Des végétaux s’y installent, des insectes viennent s’y reproduire, des amphibiens peuvent la fréquenter et une chaîne alimentaire se met en place.
Les libellules en sont un excellent exemple. Avant de devenir les insectes que nous voyons voler au-dessus des jardins, elles passent une partie importante de leur existence dans l’eau sous forme de larves. Ces larves sont des prédatrices et peuvent notamment consommer des larves de moustiques. D’autres insectes aquatiques et certains amphibiens participent également à ces relations de prédation.
La logique est importante : on ne cherche pas à supprimer toute vie pour supprimer les nuisibles ; on recrée les conditions permettant aux mécanismes naturels de régulation de fonctionner.
Et cette régulation se poursuit hors de l’eau.
Libellules, oiseaux, chauves-souris : laisser revenir les prédateurs
Un jardin vivant accueille des insectes. C’est précisément pour cela qu’il peut aussi accueillir leurs prédateurs.
Les oiseaux insectivores y trouvent de la nourriture. Les libellules chassent également à l’état adulte. Et lorsque vient la nuit, d’autres chasseurs prennent le relais.
Les chauves-souris en font partie.
Elles consomment de nombreux insectes nocturnes et utilisent les jardins, les haies, les arbres et les milieux aquatiques comme territoires de chasse. Un point d’eau vivant devient ainsi intéressant bien au-delà des quelques mètres carrés qu’il occupe : il contribue à attirer une faune qui utilise ensuite l’ensemble du jardin.
Encore faut-il lui laisser une place.
Conserver des arbres et des haies, diversifier les végétaux, limiter l’usage des insecticides et éviter un éclairage extérieur permanent permettent de rendre le jardin beaucoup plus accueillant pour cette faune auxiliaire.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une mare fera disparaître les moustiques. Le moustique tigre est particulièrement bien adapté à notre environnement urbain et la suppression des petits récipients contenant de l’eau stagnante reste indispensable.
Mais il existe une différence fondamentale entre une eau stagnante accidentelle, pauvre biologiquement et propice à sa reproduction, et un véritable milieu aquatique inséré dans un écosystème où existent aussi ses prédateurs.
En résumé : supprimer l’eau morte et laisser une place à l’eau vivante.
Le jardin comme écosystème
On comprend alors que toutes ces questions sont liées.
L’arbre qui ombrage la terrasse rafraîchit aussi l’air et abrite des animaux. Le sol que l’on n’a pas bétonné accueille la végétation mais participe également à la gestion de la pluie. La haie qui structure le jardin offre un refuge à la faune. Le point d’eau favorise une biodiversité qui contribue elle-même aux équilibres biologiques. Et l’ensemble participe au fonctionnement du bassin versant dont la parcelle n’est qu’un élément.
Le jardin cesse alors d’être une juxtaposition d’équipements et de plantations.
Il devient un écosystème.
Cela suppose peut-être aussi de revoir notre représentation du « beau jardin ».
Un extérieur parfaitement minéral, sans feuille morte, sans insecte, sans herbe spontanée et dont chaque plante reste à la place exacte qu’on lui a assignée peut donner une impression d’ordre et de facilité d’entretien.
Mais est-ce vraiment le jardin méditerranéen dont nous avons besoin demain ?
Il pourrait au contraire être un peu plus ombragé, moins minéral, davantage planté et parfois légèrement plus sauvage en apparence. Il pourrait accueillir la pluie plutôt que chercher systématiquement à l’évacuer, offrir une place aux insectes mais également à leurs prédateurs, protéger son sol plutôt que le recouvrir et utiliser des végétaux capables de vivre avec notre climat plutôt que de survivre grâce à un arrosage permanent.
Cela ne signifie pas renoncer à une terrasse, à une piscine, à une belle architecture paysagère ou au plaisir d’un jardin soigneusement dessiné.
Cela signifie simplement composer avec la nature plutôt que lutter contre elle.
Face aux étés plus chauds, aux périodes de sécheresse et aux pluies parfois brutales, le jardin n’est donc plus seulement ce qui embellit le logement.
Il peut devenir un régulateur de son environnement et l’un de ses meilleurs alliés.
Jean-Louis SAVARIN