Quand la tradition inspire l’architecture contemporaine

Il suffit parfois de quelques images pour reconnaître une maison méditerranéenne : un mur clair, des volets, une terrasse ombragée, quelques tuiles, un olivier et, quelque part, la promesse de la mer.

Mais réduire l’architecture méditerranéenne à cette carte postale serait passer à côté de l’essentiel.

Car derrière l’esthétique de la maison provençale traditionnelle se cachait avant tout une manière de construire adaptée à un territoire, à ses ressources et à son climat.

Aujourd’hui, alors que l’architecture contemporaine recherche des bâtiments plus sobres, mieux intégrés à leur environnement et plus agréables à vivre, certains de ces principes reviennent étonnamment au premier plan.

Non pas pour reconstruire les maisons d’autrefois.

Mais pour réinventer une manière méditerranéenne d’habiter.

Avant d’être un style, une réponse au climat

La maison traditionnelle méditerranéenne n’est pas née d’un catalogue d’architecture.

Ses formes répondaient à des contraintes très concrètes : le soleil, la chaleur, le vent, la disponibilité des matériaux ou encore la topographie.

Les murs étaient souvent épais. Les ouvertures étaient maîtrisées. Les volets permettaient de contrôler l’ensoleillement. Les terrasses, les treilles et la végétation créaient de l’ombre. Les constructions s’adaptaient au relief et à leur environnement.

Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme une esthétique était donc aussi, très souvent, une architecture de bon sens.

Et une partie de ce bon sens retrouve aujourd’hui une étonnante modernité.

Le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) du Var, organisme départemental qui conseille et sensibilise notamment les particuliers et les collectivités sur les questions d’architecture, d’urbanisme, de paysage et d’environnement, en reprend plusieurs principes dans ses recommandations pour construire dans le département.

Orientation de la maison, prise en compte de la course du soleil et des vents dominants, organisation des pièces selon leur exposition, ventilation naturelle ou protection des ouvertures contre le soleil : le bâtiment est pensé en fonction du lieu où il sera construit et non indépendamment de celui-ci. CAUE Var

Une architecture contemporaine qui dialogue avec le paysage

La maison méditerranéenne contemporaine n’a pourtant pas vocation à imiter le mas provençal.

Elle peut avoir des lignes épurées, de grandes baies vitrées, des volumes très actuels et parfois une toiture-terrasse.

Ce qui la rattache à son territoire est ailleurs.

C’est sa manière d’entrer en relation avec le paysage et avec l’extérieur.

Une ouverture peut cadrer une vue sur un pin, une colline ou la mer. Une terrasse prolonge le séjour. Un patio introduit le ciel et la végétation au cœur de la maison. Une pergola crée un espace intermédiaire qui n’est déjà plus tout à fait intérieur sans être complètement extérieur.

La frontière entre la maison et le jardin devient moins nette.

Et cette relation ne répond pas seulement à une recherche esthétique. Dans notre climat, les espaces intermédiaires, les protections solaires, la végétation ou la possibilité de créer une ventilation traversante participent directement au confort de la maison. Le CAUE du Var recommande notamment des logements traversants favorisant les courants d’air naturels et des protections extérieures — pergolas, volets, stores ou claustras — pour limiter les surchauffes estivales. CAUE Var

La pierre revient, mais autrement

Voilà peut-être l’une des évolutions les plus intéressantes.

Pendant longtemps, la modernité architecturale a été volontiers associée au béton, au verre et à l’acier, tandis que la pierre semblait appartenir au patrimoine.

Cette frontière est aujourd’hui beaucoup moins évidente.

Dans le Var, le CAUE a consacré une exposition et plusieurs rencontres professionnelles au retour de la pierre massive dans l’architecture contemporaine, aussi bien pour le logement individuel que collectif. Un matériau ancestral peut donc retrouver sa place dans des réalisations aux lignes parfaitement contemporaines. CAUE Var

À Bandol, la maison de vacances de l’architecte Benoît Sindt, du collectif Studiolada, en offre un exemple particulièrement intéressant.

La construction associe des murs porteurs en pierre massive, une charpente en bois provenant de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et une isolation en liège varois de Flassans-sur-Issole. Les choix formels et les matériaux ont été pensés en relation avec l’environnement du projet. CAUE Var

Nous sommes très loin de quelques plaquettes de pierre collées sur une façade pour lui donner artificiellement un « style provençal ».

Ici, le matériau ne sert plus seulement de décor.

Il redevient un élément constitutif de l’architecture.

Et cette recherche autour des ressources locales continue aujourd’hui : le CAUE du Var cite notamment la terre, le bois, la canne de Provence, la pierre, les pailles de blé et de chanvre ou encore le liège parmi les ressources régionales susceptibles de participer à de nouvelles manières de construire et de réhabiliter. CAUE Var

Moins de décor, davantage de matière

Cette évolution architecturale trouve naturellement un prolongement dans l’aménagement intérieur.

Un intérieur méditerranéen contemporain n’a pas nécessairement besoin d’accumuler les signes décoratifs traditionnellement associés à la Provence.

Il peut au contraire être très sobre.

Un mur en pierre conservé ou réinterprété, un enduit minéral, du bois, de la terre cuite, de la pierre naturelle, quelques textiles aux matières simples et surtout une lumière abondante peuvent suffire à créer une atmosphère.

La couleur elle-même peut venir des matériaux, du paysage et de la végétation plutôt que d’un décor ajouté.

Il ne s’agit donc plus tellement de donner un style méditerranéen à la maison.

Il s’agit de laisser parler les matières et le lieu.

Habiter entre dedans et dehors

Il existe enfin une caractéristique difficilement dissociable de notre manière de vivre dans le Var : le rapport à l’extérieur.

Ici, une terrasse n’est pas simplement l’endroit où l’on installe une table de jardin.

Pendant une grande partie de l’année, elle devient une véritable pièce supplémentaire.

On y déjeune, on y reçoit, on y lit, on y travaille parfois et on y passe les soirées.

L’architecture contemporaine exploite largement cette relation entre intérieur et extérieur : grandes ouvertures, continuité des sols, terrasses couvertes, patios, pergolas ou cuisines donnant directement sur le jardin permettent aux espaces de vie de se prolonger au-delà des murs.

Mais là encore, l’esthétique ne doit pas faire oublier le climat.

Une immense baie vitrée plein ouest sans protection peut être spectaculaire au mois d’avril et beaucoup moins agréable au mois d’août.

La réussite ne réside donc pas dans la taille de l’ouverture, mais dans la manière dont elle a été pensée : son orientation, sa protection contre le soleil et sa capacité à participer à la ventilation du logement. C’est précisément cette logique que l’on retrouve dans les recommandations du CAUE pour une maison adaptée au climat varois. CAUE Var

Réinventer plutôt que reproduire

La maison méditerranéenne contemporaine n’est finalement ni une maison provençale à laquelle on aurait ajouté de grandes baies vitrées, ni une villa contemporaine standard à laquelle on aurait greffé quelques oliviers.

Son intérêt est ailleurs.

Elle peut reprendre les principes qui ont façonné l’habitat méditerranéen — relation au climat, recherche de l’ombre, utilisation des ressources disponibles, rapport au paysage et importance des espaces extérieurs — tout en les traduisant avec les usages, les techniques et les formes architecturales de notre époque.

Les lignes peuvent être contemporaines.

Les espaces peuvent être largement décloisonnés.

Les ouvertures peuvent être généreuses.

La pierre peut côtoyer le verre, le bois ou le métal.

Mais la maison recommence à regarder le soleil, le vent, la végétation et le paysage avant de décider de sa forme.

C’est peut-être là que se trouve la véritable modernité.

Non pas dans la rupture systématique avec ce qui existait avant nous, ni dans la reproduction nostalgique de la maison provençale, mais dans notre capacité à comprendre ce qu’elle avait appris de son environnement et à le réinterpréter.

La maison méditerranéenne de demain ne ressemblera probablement pas à celle d’hier. Mais elle pourrait bien retrouver quelque chose que cette dernière avait compris depuis longtemps : ici, on ne construit pas seulement une maison, on construit une manière de vivre avec le lieu.

Jean-Louis SAVARIN